Le régime, comme celui des autres camps, est basé sur la terreur, le travail forcé, les appels qui immobilisent les prisonniers durant des heures, une nourriture insuffisante, l’entassement dans des baraques sans hygiène, le froid, la neige et la boue la majeure partie de l’année... Les plus terribles des exactions ont frappé 10 000 prisonniers de guerre soviétiques abattus d’une balle dans la tête, des centaines de cobayes morts des « expériences médicales » et 15 000 malades tués par piqûres dans le cœur.
« Ils étaient battus avec des câbles électriques appelés schlagues…. Le soir, tous les déportés étaient rassemblés sur la place pour l’appel, par moins 35, vêtus du simple pyjama des déportés »(2) .
Les « verts », détenus de droit commun, criminels pour la plupart, qui servent les SS et mettent à leur service leurs connaissances en matière de vol et de cruauté, dirigent l’administration subalterne du camp. Ils ont droit de vie et de mort sur les détenus et pour conserver leurs privilèges, ils redoublent de férocité. Mais en 1943 les « politiques », essentiellement des communistes allemands, parviendront à les écarter de la plupart des postes responsables ; ils essaieront dans la mesure du possible d’améliorer l’existence des prisonniers, réussissant notamment à imposer la création de blocks d’invalides, arrachant ainsi à une mort certaine les détenus qui ne peuvent travailler, et à faire admettre le principe des exemptions de travail pour les détenus qui pouvaient se faire reconnaître malades.
Le 24 août 1944, les détenus de Buchenwald assistent au bombardement par l’aviation alliée. Les installations industrielles sont détruites ; hélas, les déportés périssent par centaines dans ce raid. Les jours qui suivent sont particulièrement pénibles ; le camp étant privé d’eau, il y règne une puanteur putride. En outre, il faut reconstruire avec des moyens dérisoires les usines bombardées. À partir de l’automne 1944, le nombre de détenus augmente, et les nouvelles baraques sont insuffisantes. Dans chaque baraque, on réduit le couloir central et on met quatre étages au lieu de trois, ce qui permet d’entasser mille hommes ou plus. Dans les blocs de Juifs l’encombrement est pire et on dépasse les deux mille. Quarante mille déportés sont alors à Buchenwald prévu pour dix mille. En février 1945, on dépasse 86 000 détenus dans le camp et ses kommandos. Les cuisines deviennent insuffisantes, le crématoire, qui brûle jour et nuit, ne peut éliminer les cent à deux cents cadavres quotidiens, l’eau, rationnée, n’est distribuée que quelques heures par jour. Le typhus se propage.
Environ 239 000 déportés sont passés à Buchenwald : 56 545 y sont officiellement enregistrés comme décédés.
Le 4 avril 1945, les Américains atteignent Ohrdruf, en Thuringe, le plus sinistre des kommandos extérieurs de Buchenwald. Il n’y a que des cadavres, vêtus de leurs défroques rayées, dont ceux de trois jeunes Drômois de 18 à 24 ans. Ce modeste camp est aussitôt projeté dans l’actualité. Eisenhower, commandant en chef allié, était là, accompagné des généraux Bradley et Patton. Les fosses communes, la vue des corps et l’odeur les font reculer. À son quartier général, Eisenhower va déclarer aux dirigeants alliés « Venez voir de vos yeux et vous saurez maintenant pourquoi nous combattons ».
180 Drômois ont été déportés directement à Buchenwald. Le plus gros contingent est évidemment celui des 57 déportés raflés à Barsac, Pontaix, Sainte-Croix et Vercheny. C’est là aussi que viennent les résistants drômois pris au Grand-Serre, dans le Vercors, les résistants de Saint-Uze, les hommes arrêtés à Valence en décembre 1943, le groupe de Montélimar pris à la suite du passage de la mission OSS-Brown, les raflés de L’Estellon, etc.
49 restent à Buchenwald : 20 y mourront, 26 en réchapperont, 3 ont eu un sort non connu. Les autres ont été transférés : 51 à Dora, 37 à Flossenbürg, d’autres dans divers camps, 20 dans des kommandos de Buchenwald.
Buchenwald comptera 136 kommandos de travail, en particulier Dora qui prendra une telle importance qu’il deviendra le 29 octobre 1944 un camp autonome. En outre, des usines sont établies dans l’enceinte même du camp.
Le kommando de Hradischko, selon Edmond Poulet, de Pontaix, qui y est transféré depuis Buchenwald, est un petit camp secondaire installé dans un coude de la Moldau, dont le côté ouvert est barré par la caserne d’un régiment de SS. Les nazis ont l’intention d’amener l’eau au camp. Aussi chargent-ils les déportés de creuser une tranchée de 1,80 m de profondeur pour y enfouir la canalisation. Mise à part la construction d’un baraquement pour les SS, c’est à ce travail qu’Edmond restera affecté durant tout son séjour. En effet, la présence du rocher sur une partie du parcours rend le creusement difficile. Malgré le travail au marteau-piqueur, et en raison de l’ardeur toute relative des déportés qui savent très bien s’agiter sans pour autant faire beaucoup d’efforts, le creusement avance si lentement qu’il ne sera pas terminé au jour de la libération et l’eau n’arrivera jamais au camp !
Robert SERRE
- 1 Pour l’ensemble de ce paragraphe, L’univers concentrationnaire (brochure expo), Marcel Ruby, Le livre de la déportation, op. cit. Charles Richet, Trois bagnes, op. cit. Mémorial de Buchenwald, Dora et kommandos, op. cit. Pierre Durand, Les Français à Buchenwald et à Dora, éditions sociales 1982, repris en 1991 sous le titre La Résistance des Français à Buchenwald et à Dora, éd. Messidor. Olivier Lalieu, La zone grise ? la Résistance française à Buchenwald, Tallandier Paris, 2005.
- 2 Jeanne Deval, Les années noires, Deval, Romans, 1984.
27 décembre 1943 : rafle dans quatre villages de la vallée de la Drôme (7)
Buchenwald et ses kommandos
Buchenwald(1) signifie en allemand, « le bois des hêtres ». Le camp se situe aux portes de Weimar, cette ville merveilleuse, véritable foyer intellectuel qui a connu Bach, Liszt, Schiller et surtout Goethe. Les nazis ont pieusement conservé dans le camp le vieux chêne sous lequel le poète serait venu méditer. Mais sur la porte du camp, la devise en fer forgé ironise : « Jedem das seine » (à chacun son dû).
La construction du camp de Buchenwald a commencé le 16 juillet 1937. Quelques jours plus tard arrivaient les premiers internés, 219 criminels et autres « droit commun » tous Allemands, et, dès la fin juillet, les premiers «politiques », des communistes d’abord, puis des sociaux-démocrates, des démocrates, des libéraux, des chrétiens, des pacifistes,… tous ceux qui ne soutenaient pas, n’approuvaient pas le régime nazi. Les premiers prisonniers défrichent la forêt sur le site choisi, puis on ouvre une carrière de pierre. Peu à peu s’édifie une véritable ville en briques fabriquées avec l’argile locale.
En septembre 1938, après l’Anschluss, les premiers Autrichiens, Juifs et antifascistes, sont déportés à Buchenwald. Le 9 novembre de la même année, 10 000 Allemands juifs y sont internés à la suite de la « nuit de cristal ». Dans le même temps, arrivent des Tchèques et des Polonais. Après le déclenchement de la guerre, ce sera le tour des Hollandais, Belges et Luxembourgeois, puis des prisonniers de guerre soviétiques, dont les officiers sont systématiquement massacrés. En 1941 et 1942 débute l’arrivée de petits groupes de Français, les 200 premiers des 25 000 qui devaient être immatriculés à Buchenwald et, pour un certain nombre, y séjourner plus ou moins longtemps.
Grâne
La page d'histoire de Robert Serre